« Le Mac n'a pas été conçu par une bande de gosses »
Par Benjamin le mardi 1 mars 2005, 00h11 - Apple - Lien permanent - URL miniature
Ceux qui tapotent toute la journée sur un clavier d'ordinateur savent-ils ce qu'ils doivent au Macintosh d'Apple ? Avant, il fallait taper des lignes de commande obscures pour lancer les logiciels. Depuis, il suffit de bouger le mulot. Apple à fêté cette année les vingt-et-un ans de sa machine fétiche. Depuis son lancement, le 24 janvier 1984, le succès du «Mac» ne se mesure pas tant à sa part de marché (qui n'a jamais dépassé 5 %) qu'à son influence sur le secteur.
Jef Raskin, créateur de la machine fétiche d'Apple :
« Le Mac n'a pas été conçu par une bande de gosses »
Le Mac est le premier ordinateur destiné au grand public équipé d'une souris et proposant une interface graphique (des icônes et des menus déroulants). Jef Raskin, le 31e employé d'Apple, a lancé le projet Macintosh en 1979 sur la base d'une idée simple : «Il ne faut pas partir du processeur le plus sexy, ou du système d'exploitation le plus cool, mais des besoins de l'utilisateur.» Il a quitté la firme deux ans avant le lancement du Mac, après s'être brouillé avec Jobs, le patron d'Apple. Il revient pour Libération sur la genèse du Mac.
Quelle est pour vous la date de naissance du Macintosh ?
En un sens, il est né lorsque j'étais un étudiant en troisième cycle. Je m'efforçais d'aider des étudiants en sciences humaines à utiliser des ordinateurs. Ils étaient perdus. J'ai pris conscience que le problème ne venait pas d'eux, mais de systèmes trop difficiles à utiliser. La naissance formelle du projet a eu lieu plus tard, au début de 1979, lorsque j'ai proposé à Apple un nouveau produit, que j'ai baptisé «Macintosh».
Pourquoi «Macintosh» ?
La McIntosh c'est la variété de pomme que je préfère. J'ai changé l'orthographe parce qu'il existait une société d'électronique appelée McIntosh. Steve Jobs voulait appeler l'ordinateur «Bicycle» (bicyclette, ndlr).
A l'époque, Apple poursuivait un autre projet, «Lisa»...
Les deux projets ont été lancés au même moment. Lisa était un de ces ordinateurs avec des caractères verts sur fond noir, pas du tout graphique. Il était destiné aux entreprises. Nous, depuis le départ, nous savions que nous ferions un ordinateur avec un environnement graphique, pour les individus. On ne savait pas encore si l'on utiliserait un joystick, une boule de commande ou une souris, mais on savait qu'on disposerait d'un outil indicateur.
Combien de personnes travaillaient alors sur le projet ?
Quand le projet est devenu officiel (septembre 1979, ndlr), je me suis entouré de trois autres personnes : Brian Howard un vieil ami, nous nous sommes connus par la musique, nous avons donné de nombreux concerts ensemble, musique baroque ou Renaissance , Marc Lebrun et Burrell Smith. L'équipe, peu à peu, a grossi. C'était une période excitante, on dormait peu et souvent sur place.
Quel âge aviez-vous alors ?
J'avais un peu plus de quarante ans, de même que Brian. Les autres étaient plus jeunes.
Quarante ans, ce n'est pas si jeune...
C'est vrai. Contrairement à une légende, le Macintosh n'a pas été créé par une bande de gosses sans grande éducation universitaire. Jobs était très embarrassé par le fait que j'étais un professeur, avec des diplômes en science informatique, lui qui répétait à la presse que l'université ou les grandes compagnies ne pouvaient rien produire d'intéressant.
Certains livres sur Apple racontent que le Macintosh a été lancé après la visite de Steve Jobs au «Xerox Parc» de Palo Alto.
Je ne sais pas qui a inventé cette histoire : Steve Jobs va à Xerox Parc, revient avec une inspiration et déclare : «On va faire cet ordinateur !» La vérité est différente. Le projet était déjà sur les rails depuis plusieurs mois. On essayait alors d'expliquer à Steve Jobs ce qu'on faisait.
Ne faut-il pas faire crédit à Jobs d'avoir eu l'intuition que cet ordinateur pouvait marcher commercialement ?
A la fin, oui. Mais au début, il disait que le Macintosh était une bêtise. Moi, je répétais que l'important était de rendre plus facile la vie des utilisateurs. Lorsqu'il a compris que le Macintosh était le projet le plus intéressant d'Apple, il a mis tout son charme et son talent de marketing dans la balance pour que ce soit un succès. Il venait d'abandonner Lisa, qui était une impasse. Il s'est rabattu sur Macintosh et a pris le contrôle du projet. J'ai alors décidé de démissionner.
Pourquoi cette démission ?
Jobs manquait parfois d'éthique il ne rapportait pas correctement au conseil la façon dont je travaillais. A mes yeux, il n'avait pas les compétences pour diriger le développement du software («logiciel», ndlr). Je pense d'ailleurs qu'il a dégradé notre travail. Il ne me restait plus que la documentation à diriger... Je me suis rendu compte qu'on ne pouvait pas faire confiance à Jobs, qu'il racontait n'importe quoi tant que cela pouvait servir ses objectifs. Je ne pouvais travailler avec une telle personne : il était le président du groupe, et il était donc impossible de l'éviter. Il y a eu des petits affronts, des insultes ouvertes, des mensonges... Je n'ai jamais courbé l'échine devant l'autorité, et j'ai donc préféré partir.
Quelles étaient les principales difficultés, et les principales avancées, pendant la genèse du Mac ?
Il y avait deux sortes de défis : le premier était de réaliser ce produit à un prix raisonnable. Mais le plus dur, c'était d'enseigner à mon équipe ce qu'étaient des «interfaces». Ils étaient tous formés au système DOS (1).
Avez-vous le sentiment que l'histoire officielle du Mac est injuste vis-à-vis de ses créateurs ?
Je ne sais pas, mais elle est en tout cas factuellement erronée. Et, lorsque les gens lisent sur la couverture de mes livres que j'étais le créateur du projet Macintosh, ils se disent parfois : «Quel baratineur !»
Sur quoi travaillez-vous aujourd'hui ?
Un projet qui s'appelle «The Humane Environment» (2). De même que le Macintosh avait rendu par comparaison les ordinateurs basés sur DOS très difficiles à utiliser, la série de logiciels sur laquelle je travaille avec mon équipe fait apparaître Macintosh ou Windows comme très rudimentaires.
(1) Ce système reposait sur des codes tapés par l'utilisateur. Fourni par Microsoft, il équipait alors les PC, avant le lancement de Windows.
(2) Projet expliqué dans The Humane Interface (Addison-Wesley 2000) et sur le site http://humane.sourceforge.net
source : libération via Christian sur l'XPditif
Jef Raskin est mort dimanche dernier à l'âge de 61 ans des suites d'un cancer du pancréas. Il a été non seulement le papa du Macintosh mais aussi d'une foultitude d’inventions dans le domaine de l’interface homme-machine, dont le famous "click and drag". Il est l’auteur du livre "The Humane Interface", traduit dans une dizaine de langues, indispensable pour quiconque s’intéresse au sujet.
JefRaskin.com
Raskin Center for Humane Interfaces
Démo du projet d’interface utilisateur "Archy"
Site du documentaire en cours de réalisation sur la vie de Jef Raskin
Commentaires
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